Verniana — Jules Verne Studies / Etudes Jules Verne — Volume 13 (2022–2026) — 123–130
Submitted July 19, 2025 Published July 29, 2025
Proposé le 19 juillet 2025 Publié le 29 juillet 2025

Autour du troisième Saint-Michel

Volker Dehs

 

En 2005, les sites Internet consacrés à Jules Verne présentaient et discutaient des cartes postales anciennes (cpa) qui montreraient deux vues différentes du troisième bateau de l’écrivain, le steam-yacht Saint-Michel (illustration 1).

 

1. « Le yacht le Saint-Michel amarré en face des ruines de l’Abbaye de Saint-Michel du Tréport (1880). » Cliché Houdbine. D’après Charles Lemire : Jules Verne 1828-1905. Paris : Berger-Levrault, 1908, p. [49].

 

Les expertises de Jean-Yves Paumier et Philippe Valetoux ont permis d’affirmer que ces vues ne représentaient pas le navire de Jules Verne, mais malgré l’écho que cette discussion trouva dans un article sur le site bien documenté d’Andreas Fehrmann [1], la légende a perduré et se montre toujours récalcitrante [2]. Résumons donc les informations qu’on peut tenir pour acquises.

 

2. « Trentemoult-lès-Nantes. Les bord de la Loire », montrant le prétendu Saint-Michel et au loin le pont Transbordeur inauguré en 1903. Cpa postée en 1908, Nantes : Artaud-Nozais (éditions fondées en 1905). Collection particulière. Tous les autres documents font partie de la collection de l’auteur.

 

La première carte postale (illustration 2) montre un bâtiment qui ressemble beaucoup à première vue au Saint-Michel, amarré devant le village de Trentemoult près de Nantes (où était né en 1825 Charles Frédéric Ollive, deuxième capitaine de ce 3e Saint-Michel entre 1878 et 1884). La ressemblance s’explique sans doute par la réalisation d’un modèle apparenté au plan de l’ancien Saint-Joseph, construit sur les chantiers Jollet & Babin (créés en 1857, devenus par la suite Chantiers de la Loire de 1881 à 1914). Pure supposition seulement justifiée par sa plausibilité.

 

3. « Cette – La Montagne - Quartier des Pêcheurs ». Cpa, phot. Fouet, montrant une photographie présumée du troisième Saint-Michel.

 

La deuxième cpa est géographiquement située dans les eaux de Sète, l’ancienne Cette jusqu’en 1927 (illustration 3). Nous sommes d’autant plus informés sur la vraie identité du bateau représenté qu’un chercheur régional, Gustave Brugidou, ancien président de la Société d’Études Historiques et Scientifiques de Sète, a identifié le bâtiment comme le garde-pêche La Girelle dont plusieurs cartes postales ont été distribuées vers 1900 et dans les années suivantes (Illustrations 4 et 5) [3].

 

4. « [Cette.] La Girelle, garde-pêche et la Consigne », cpa distribuée par D.B.

 

5. « La Girelle, Garde-Pêche et Phare Saint-Louis », cpa distribuée par Rouanet, Cette, envoyée le 23 novembre 1911.

 

Heureusement, des images authentiques du 3e Saint-Michel – photographies, tableaux et dessins – ne manquent pas.

Par contre, les portraits de deux autres propriétaires du Saint-Michel, le marquis Joseph Hilaire Geneviève de Preaulx [4] et le prince Nicolas de Monténégro, sont, eux, parfaitement authentiques.

Le 8e marquis de Preaulx (illustration 7), né en 1814 à Paris et décédé en 1884 à Nantes, était connu en Anjou pour sa grande fortune et sa générosité.

 

6. Carte de visite du marquis et de la marquise de Preaulx (5,7 × 9,5 cm).

 

7. Joseph Hilaire marquis de Preaulx. Cdv par Georges Pénabert et Cie, Paris, vers 1880. 8. Nicolas Ier, prince du Monténégro. Cdv non signée, vers 1865.

 

Comme il a souvent été rapporté d’après Charles-Noël Martin [5], il avait fait construire le Saint-Joseph aux chantiers nantais de Jollet & Babin en 1876, mais s’en défit immédiatement pour acquérir un bâtiment plus imposant [6]. Ni son nom ni celui du romancier ne figurent parmi les « Yachtsmen français » énumérés par Paschal Grousset dans son ouvrage de référence, qui se consacre avec plus de détails aux navigateurs anglais [7].

On ignore si Jules Verne a jamais été en relations directes avec le noble dont on repère le nom une seule fois dans les notes personnelles de l’écrivain, plus précisément parmi les navires qu’il avait aperçus le 17 juillet 1890 au Havre : « Gabrielle, steam yacht (peut-être de Preaulx) » [8]. Le marquis était déjà mort à cette époque, mais Jules Verne lui-même n’était pas sûr de sa supposition.

Dès 1884, Jules Verne envisageait de vendre son steam-yacht [9] pour mieux parer aux dettes accumulées par son fils alors que, d’après Le National de janvier de cette même année, il paraît avoir encore réfléchi à un autre projet :

Cette campagne [en Méditerranée, de mai en juillet 1884] est la dernière que doit faire le steam-yacht Saint-Michel, car Jules Verne trouve la navigation à vapeur trop facile, trop dépourvue d’imprévu, et pour l’année prochaine, en vue d’un voyage dont il ne veut pas encore dire le but, il projette d’échanger son navire actuel contre un grand voilier qui le portera où le mènera sa fantaisie… si les vents lui sont propices. [10]

La vente du Saint-Michel ne se réalisa qu’en 1885 et fut conclue par le courtier nantais Jules Martial Noé (1839-1901), fils d’un capitaine au long cours. La transaction fut finalisée par l’acte de vente du 15 février 1886 [11], donc trois semaines avant l’attentat du 9 mars. Noé le revendit à Nicolas Ier (1841-1921) (illustration 8), depuis 1860 prince du Monténégro puis roi entre 1910 et 1918. Rebaptisé désormais Sybila, le bateau servit son nouveau propriétaire jusqu’en 1890 [12]. Entre 1891 et 1913, le Sybila devenu Sokol passa entre les mains de différentes sociétés maritimes à Senj en Croatie, avant d’être acquis par un certain Marko Martinolic à Mali Losing, qui lui donna le nom de Toto. Ensuite, la trace de l’ancien Saint-Michel se perd dans les ténèbres chaotiques de la Grande Guerre.

Coupons, pour terminer, les ailes à un autre canard, moins important mais d’autant plus tenace : la numérotation I, II et III n’a jamais fait partie du nom des différents Saint-Michel, mais fut instituée par les biographes de Jules Verne pour mieux distinguer les trois bâtiments (de même que les deux Hetzel ne se sont jamais prénommés officiellement « Pierre-Jules » et « Louis-Jules », mais Jules tout simplement [13]) . Encore absente de l’ouvrage de Charles Lemire en 1908, elle entra dans la critique vernienne vingt ans plus tard, introduite par Marguerite Allotte de la Fuÿe [14].

 

9. Carte de visite d’Hetzel fils (6,5 × 10,5 cm), vers 1910.

 

Notes

  1. A. Fehrmann : « Jules Vernes Jachten Saint-Michel I, II, & III » / Collection Andreas Fehrmann : Die Welt Jules Vernes : Sein Leben und sein Werk. « https://www.j-verne.de/verne_maritim01.html ». ^
  2. Les cpa ont été reproduites dans différentes publications, la deuxième tout récemment dans la très belle traduction hispanique par Guillermo Gómez Paz de la biographie de William Butcher : Jules Verne. La biografía. Oviedo-Asturias : Legendaria Ediciones, 2024, 427 p. ; version anglaise : Jules Verne. The Biography. Même éditeur, 2025, 354 p. ^
  3. Communication personnelle du 13 avril 2018. ^
  4. De son nom, plusieurs orthographes coexistent, avec et sans l, avec et sans accent aigu ; nous nous en tenons à celle de sa carte de visite (illustration 6). ^
  5. Ch.-N. Martin : Jules Verne, sa Vie et son Œuvre. Lausanne : Rencontre, 1971, 128 p. ^
  6. Pour l’achat du Saint-Joseph, voir la lettre de Jules Verne au constructeur havrais Abel Le Marchand du 14 octobre 1877, reproduite in Philippe Valetoux : Jules Verne en mer et contre tous. Paris : Magellan & Cie, 2005, 111 p. ^
  7. « Les origines du yachting français » et « Yachtsmen français », in Philippe Daryl (un des pseudonymes de Grousset) : Le acht. Histoire de la Navigation Maritime de Plaisance. Paris : Ancienne Maison Quantin, Librairies-imprimeries réunies, [1890], pp. 35-86. Cf. Xavier Noël : Paschal Grousset. De la Commune de Paris à la Chambre des députés. De Jules Verne à l’olympisme. Bruxelles : Les Impressions Nouvelles, 2010, pp. 303-307. ^
  8. Bibliothèques d’Amiens Métropole, collection Jules Verne, JV MS 19. ^
  9. Voir la lettre à l’archiduc Louis Salvator d’Autriche du 4 août 1884, in Bulletin de la Société Jules Verne n° 190, décembre 2015, p. 41. ^
  10. « Echos & nouvelles », in Le National n° 5413, 16 janvier 1884, p. 2. Texte repris le lendemain in Journal d’Amiens, p. 2. ^
  11. Reproduit par Joseph Laissus : « La vente du Saint Michel III », in Bulletin de la Société Jules Verne n° 1, janvier 1967, p. 5 (fac-similé hors pagination). ^
  12. Je dois cette information et les suivantes au journaliste croate Branko Šulji, publiées dans la revue Novi List et résumées dans mon Jules Verne. Eine kritische Biographie. Düsseldorf : Artemis & Winkler, 2005, p. 305. ^
  13. Constatation évidente, mais passée tout à fait inaperçue ! Même le trait d’union entre les deux prénoms est artificiel. Les signatures, cartes de visite (illustration 9), indications de la maison d’édition etc. en témoignent. Des exceptions à cette règle, qui existeraient, sont en flagrante minorité ! Ajoutons, comme anecdote, que Jules Verne à son tour n’a jamais signé « Jules Gabriel » alors qu’on constate pendant ces dernières années que le nombre des publications, surtout dans le domaine anglophone, qui dotent notre auteur de ses deux prénoms est en augmentant. Dans le cas du romancier on constate cette particularité que son premier prénom fut le prénom usité alors que ce caractère était habituellement réservé au dernier. ^
  14. M. Allotte de La Fuÿe  Jules Verne. Sa vie, son œuvre. Paris : Simon Kra, 1928, pp. 188-189. ^

 

 

Volker Dehs (volker.dehs@web.de), né en 1964 à Bremen (Allemagne), se voue depuis 1980 à la recherche biographique et à l’établissement de la bibliographie vernienne. Éditeur de plusieurs textes ignorés de Jules Verne, il est co-éditeur (avec Olivier Dumas et Piero Gondolo della Riva) de la Correspondance de Jules et Michel Verne avec leurs éditeurs Hetzel (Slatkine, 5 vols, 1999 à 2006). Entre 2012 et 2024, il fut directeur du Bulletin de la Société Jules Verne. Il a traduit plusieurs romans en allemand et en a établi des éditions critiques. Ses textes sur Jules Verne ont été publiés en francais, allemand, anglais, espagnol, portugais, polonais, japonais et turc.  ^