Dans un article publié il y a déjà longtemps dans Subsidia pataphysica et intitulé « Jules Verne et le mouvement perpétuel », François Raymond s’insurgeait contre les étiquettes qui figeaient l’auteur et son œuvre selon des critères psychanalytiques, idéologiques ou politiques, paralysant la lecture d’un corpus qui présente inévitablement des points de vue irréconciliables face au progrès des sciences et l’histoire de son époque. Comment s’orienter dans « ce dédale mouvant » qu’est l’œuvre vernienne ? demande François Raymond, qui énonce alors le seul « sens à la fois unique et immense dont nous avons besoin : celui, volontairement superficiel, selon lequel se déroule un volume, se parcourt un parcours, se déroule un ‘Voyage’. […] en chaque cas, on va du connu à l’inconnu. » [1] C’est la perspective que j’adopterai ici pour faire valoir le rôle des communications et la découverte de l’inconnu textuel à l’intérieur des Voyages extraordinaires.
Ce n’est pas la peine de revenir sur les cas les plus classiques de ces documents qui déclenchent l’action des romans verniens : le cryptogramme d’Arne Saknussemm entraîne les protagonistes vers le centre de la terre et ils retrouveront en cours de route son nom gravé sur la roche : une signature qui est aussi authentification de leur lecture. La lettre du Tsar, volée à son messager dans Michel Strogoff (1876), produira une course épuisante vers Irkoutsk. La Jangada (1881) et Mathias Sandorf (1885) débutent tous les deux avec un cryptogramme dont tout lecteur aura un certain mal à trouver la clef, et qui déterminera des intrigues plus complexes et plus dangereuses. [2] Dans ces derniers cas, l’interception du message anticipe le principe même du récit. Je voudrais explorer plus longuement deux messages parfaitement familiers aux lecteurs de Jules Verne, mais qui offrent, à y regarder de plus près, une curieuse leçon d’écriture et de lecture.
I-Poste restante
Vers la fin des Voyages et aventures du capitaine Hatteras (1866), le docteur Clawbonny réfute une fois pour toutes l’idée, souvent répandue, que les pôles représentent les seuls points d’immobilité d’un globe en constante rotation. « Le pôle n’occupe pas toujours la même place exactement : autrefois l’étoile polaire était plus éloignée du pôle céleste qu’elle ne l’est maintenant. Notre pôle est donc doué d’un certain mouvement. » [3] Cette précision n’est pas inutile dans la conception que se fait Jules Verne de l’élément mobile—immortalisé dans la devise de Nemo—et de l’immobilité, le cauchemar qui guette et menace tout voyageur. Or, les écrits qui vont suivre reposent sur une forme d’immobilité textuelle indispensable à leur signification.
On se souvient des angoisses d’Hatteras à l’approche du pôle :
Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras désirait si vivement rencontrer un continent au pôle nord. Quel désappointement il eût éprouvé à voir la mer incertaine, insaisissable, s’étendre là où une portion de terre, si petite qu’elle fût, était nécessaire à ses projets ! En effet, comment nommer d’un nom spécial un espace d’océan indéterminé ? Comment planter en pleins flots le pavillon de son pays ? Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majesté d’une partie de l’élément liquide ? [4]
La prise de possession d’une terre jusqu’alors inconnue impliquait en effet un rituel précis qui consistait à laisser une trace immuable de son passage. Dès que les explorateurs touchent la terre volcanique du pôle, Hatteras demande qu’un document soit rédigé en double exemplaire, dont une copie serait remise à l’Amirauté, et l’autre déposée dans un cairn élevé sur la côte :
Ce 11 juillet 1861, par 89° 59’ 15’’ de latitude septentrionale, a été découverte ‘l’île de la Reine’, au pôle Nord, par le capitaine Hatteras commandant le brick le Forward, de Liverpool, qui a signé, ainsi que ses compagnons. Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir à l’Amirauté. [5]
On voit combien les statuts des deux documents diffèrent et cela en dépit de leur contenu identique. Celui qui sera remis à l’Amirauté constituera un témoignage, rien de plus. L’autre restera sur place et cet emplacement même constituera la preuve de son authenticité. Le même texte a donc différents destinataires et différentes fonctions, avec un destinataire affiché quoiqu’aléatoire : « Quiconque trouvera ce document ». Soit quiconque osera s’aventurer aussi loin, mais qui arrivera second, qui ne prendra connaissance du texte que pour reconnaître précisément qu’il est arrivé second.
Ce passage d’Hatteras est directement lié à la découverte de l’archipel de Kerguelen, que Verne connaissait par les traductions des voyages de Cook et dont Poe s’était inspiré dans Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. J’en donne le récit, délibérément, par les voix mêlées de James Cook et de Jules Verne.
Au cours de son troisième voyage et alors qu’il faisait route au large du continent austral, le capitaine Cook aborda un archipel sauvage aux côtes déchiquetées et couvert de « montagnes extrêmement stériles et d’un aspect affreux ». Le 27 décembre 1776, l’expédition mouillait dans une anse que le capitaine avait nommée Christmas Harbour, lorsqu’un marin lui apporta, nous dit-il, une bouteille qu’il avait trouvée attachée avec un fil d’archal « sur un rocher qui s’avançe (sic) en saillie au côté septentrional du havre ».
Cette bouteille renfermait un morceau de parchemin, sur lequel on lisait l’inscription suivante :
Ludovico XV, Galliarum Rege,
et d. de Boynes Regi a secretis
ad Res Maritimas annis
1772, et 1773. [6]
Ce message avait été laissé par l’expédition d’Yves-Joseph de Kerguelen Tremarec, et plus précisément, écrira Jules Verne dans Les Grands Navigateurs du XVIIIe siècle (1880), par M. de Boisguehenneuc, qui participait à l’expédition, et « qui avait débarqué, avait pris possession de cette terre, avec toutes les formalités requises, et laissé un écrit dans une bouteille, qui fut trouvée en 1776 par le capitaine Cook ». [7]
Cook lui-même ajoute :
Afin de laisser un Monument de notre passage dans ce havre, j’écrivis, de l’autre côté du parchemin :
Naves Resolution et Discovery
de Rege Magnae Britanniae
Decembris 1776.
Je le remis dans la bouteille avec une pièce de deux sous d’argent, frappé en 1772, et après avoir couvert le goulot d’un chapeau de plomb, je la plaçai, le lendemain, au milieu d’un monceau de pierres, que nous élevâmes pour cet objet, sur une petite colline, qui est au côté septentrional du havre, et près de l’endroit où elle fut trouvée : elle sera certainement aperçue de tous les Navigateurs qui aborderont à cette baie, par hasard ou par dessein. [8]
Quant à cette nouvelle île, Cook dira plus loin :
J’aurais pu, d’après sa stérilité, lui donner fort convenablement le nom d’île de la Désolation; mais, pour ne pas ôter à M. de Kerguelen la gloire de l’avoir découverte, je l’appelai la Terre de Kerguelen. [9]
La relation de Cook contient tous les éléments qui, de la découverte à la prise de possession, donnent une existence vérifiable à un point géographique précis. Les échanges entre Kerguelen et Cook sont réécrits dans le chapitre XIV des Aventures d’Arthur Gordon Pym : Poe substitue aux premiers messages de cette correspondance antarctique un autre document sans destinataire précis :
Le matin même de notre arrivée, […] [l]e capitaine Guy emporta avec lui une bouteille dans laquelle était une lettre cachetée, et se dirigea de l’endroit où il mit pied à terre vers un des pics les plus élevés du pays. Il est présumable qu’il avait l’intention de déposer la lettre sur cette hauteur pour quelque navire qu’il savait devoir aborder après lui. [10]
L’Expédition de Cook devant Christmas Harbour (Île de Kerguelen)
Le roman étant resté volontairement « incomplet »—la note ajoutée au récit de Pym indique qu’ « il est à craindre que les chapitres restants qui devaient compléter sa narration […] ne soient irrévocablement perdus par suite de la catastrophe dans laquelle il a péri lui-même » [11]—on ne saura donc pas dans quelles circonstances cette bouteille aurait pu être retrouvée, mais Jules Verne ne l’oublia pas « À l’un de mes derniers voyages », dit le capitaine Len Guy dans Le Sphinx des glaces (1897), « j’ai recherché la place où devait être cette bouteille… je l’y ai trouvée, ainsi que la lettre… et cette lettre disait que le capitaine et son passager Arthur Pym feraient tous leurs efforts pour atteindre les extrêmes limites de la mer antarctique. » [12] On voit se dessiner ici la double figure du leurre sur laquelle jouera le romancier : Poe prend une anecdote réelle—le double message de Kerguelen et de Cook—dont il a soin de cacher l’histoire à ses lecteurs, et la redouble, déposant une lettre fictive sur l’île de la Désolation/Kerguelen ; cette lettre trouvera à son tour un destinataire non moins fictif, le capitaine Guy, qui s’en servira pour prouver à son narrateur la « véracité » du roman d’Edgar Poe.
Bien évidemment, aucune des lettres des îles Kerguelen n’est expédiée, bien au contraire. Les messages de l’île Kerguelen, comme celui d’Hatteras et de ses amis sur l’île de la Reine, attendent un destinataire : le quiconque trouvera ce document, ayant abordé par hasard ou par dessein, saura qu’il est arrivé second, mais aussi qu’il a suivi les traces de navigateurs extraordinaires. Pour Kerguelen et Cook, le lien entre le lieu et la lettre est consommé pour ainsi dire par la nomenclature de l’île et annonce son appropriation, à plus ou moins longue échéance, par une puissance maritime. Pour Poe et Jules Verne, elle ouvre et justifie une longue errance dans les paysages inconnus de l’antarctique.
Kerguelen _ Port Gazelle : Mise en terre des documents relatifs à la prise de possession
La découverte de Kerguelen et le dialogue entre Kerguelen et Cook eut un troisième épisode qui se fait curieusement l’écho des premières communications et qui contribua peut-être à la décision de Jules Verne de reprendre dans les années 90 le récit d’Edgar Allan Poe et d’en situer le premier chapitre sur les îles Kerguelen. Le 2 janvier 1893, la France décida enfin de prendre possession de l’archipel et dépêcha l’aviso-transport Eure pour confirmer et enregistrer officiellement l’annexion du territoire austral. Un mât fut érigé sur lequel fut hissé le pavillon tricolore et au pied du mât fut enterré le procès-verbal de l’opération. [13] Dans son rapport, le capitaine de frégate Lieutard précisa : « Ainsi que le constate le procès-verbal (joint au rapport), à 0h45 du matin, le pavillon français flottait sur l’île et était salué de 21 coups de canon. » [14] Un dessin (image ci-dessus) conservé à la Bibliothèque nationale a pour légende : Mise en terre des documents relatifs à la prise de possession.
L’événement fut immédiatement commenté dans de nombreuses revues françaises et anglaises dont le Bulletin de la Société de géographie de Lille, La Revue de Géographie, La Science illustrée, Le Bulletin de la Société de géographie et d’études coloniales, etc. La nouvelle entraîna également plusieurs publications sur l’île Kerguelen et son histoire. [15] Si le monde a pris note de cette prise de possession, avec ce curieux enterrement du procès-verbal au pied du drapeau français, nous, lecteurs avons trouvé notre place dans le message qui nous attendait à l’île de la Reine et dans l’invitation au voyage qui suivra plus tard dans la baie de Christmas Harbour. Que nous le voulions ou non, par hasard ou par dessein, nous en sommes les destinataires.
Quelques années après la découverte de l’Archipel des Kerguelen, une autre prise de possession trouvera un écho dans les Voyages Extraordinaires. Le 1er août 1785, Jean-François Gallaup de la Pérouse prenait le commandement des frégates La Boussole, et L’Astrolabe pour une circumnavigation de deux ans que Jules Verne évoquera également dans Les Grands Navigateurs du XVIIIe siècle (1879). Le 2 juillet 1786, arrivée sur la côte sud-ouest de l’Alaska, l’expédition mouilla dans une large baie à laquelle La Pérouse donna le nom de Port des Français; il installa un observatoire sur un îlot que le chef des indigènes proposa de lui vendre. Quoique doutant de la validité d’un tel contrat, La Pérouse écrit :
[j]’envoyais prendre possession de l’île avec les formalités ordinaires; je fis enterrer au pied d’une roche une bouteille qui contenait une inscription relative à cette prise de possession, et je mis une des médailles de bronze qui avaient été frappées en France avant notre départ. [16]
C’est alors qu’un premier désastre frappa l’expédition : trois de ses canots, portant vingt-et-un marins de son équipage, se brisèrent contre la pointe du Port des Français. « Dix-huit jours après cette catastrophe », écrit Jules Verne dans Les Grands Navigateurs du XVIIIe siècle, « les deux frégates quittaient le port des Français ».
Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de [ses] infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante :
À L'ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS;
QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.
Au pied du monument avait été enterré une bouteille, qui renfermait le récit de ce déplorable événement. [17]
La Pérouse reprend ici la démarche de Kerguelen ainsi que le protocole associé à une prise de possession, et cette démarche se double d’un second texte, enfermé lui aussi dans une bouteille dont le but est de donner à ce lieu tragique une histoire. Au-delà de l’inscription, le récit prend forme. Il n’est toujours pas question de faire voyager ce texte dont la teneur nous parviendra par l’un des survivants du dernier voyage de L’Astrolabe et de La Boussole. Mais la présence du message laissé sur l’île reste une garantie d’authenticité, si lointaine soit-elle.
Le Port des Français et l’expédition de La Pérouse
Cette double démarche ajoute une dimension à la conclusion des Voyages et aventures du capitaine Hatteras. Jules Verne, on le sait, renonça à la fin d’Hatteras qui devait mourir en se jetant dans le volcan qui occupe le pôle: le capitaine reviendra, mais après avoir perdu son âme et sa raison au pôle. [18] Un dernier geste reproduit fidèlement celui La Pérouse :
[L]e docteur, suivant les intentions d’Hatteras, fit élever un cairn au point même où le capitaine avait abordé l’île; ce cairn fut fait de gros blocs superposés, de façon à former un amer parfaitement visible, si toutefois les hasards de l’éruption le respectaient.
Sur une des pierres latérales, Bell grava au ciseau cette simple inscription : John Hatteras, 1861. Le double du document fut déposé à l’intérieur du cairn dans un cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le témoignage de la grande découverte demeura ainsi abandonné sur ces rochers déserts. [19]
Monuments et récits se complètent. On en trouve de nombreux exemples dans les récits de voyageurs et autant d’évocations dans ceux de Jules Verne. L’aventure est exaltante et le dénouement tragique. Le récit originel, lui, reste ancré dans la mémoire d’inaccessibles lieux.
De multiples textes de la première moitié du 19e siècle complètent et informent ainsi l’écriture vernienne. Tout texte sollicite un lecteur, mais chaque écrit suscite une lecture particulière. Celui des messages fixés indéfiniment sur un terre lointaine sont dévoilés par Jules Verne comme la découverte de l’inconnu, celle qui garantit la véracité du récit. À un autre niveau, me semble-t-il, ces démarches et ces documents forment une ironique répudiation de l’injonction d’Hetzel : « résumer toutes les connaissances, […] amassées par la science moderne ». [20] Soit. Pour Hetzel, Clawbonny donnera aux lecteurs des leçons d’histoire, de géologie et de cosmologie, pour lui-même et pour celui qui doit lui ressembler, Verne fera découvrir, aussi loin que possible, des terres inconnues et le récit tout entier en deviendra une prise de possession.
II= Poste marine
À l’inverse de ces messages ancrés ou déposés dans une terre promise et dont le sens et la mission dépendent entièrement de leur fixité, d’autres écrits déposés dans les Voyages extraordinaires, servent comme autant de programmes ou de promesses d’imprévisibles itinéraires : ces notes multiplient par un effet de mise en abîme le pouvoir de l’écriture et les défis de la transmission, le plus souvent par une simple interception.
Parmi ces missives à vocation itinérantes, nul message n’offre de meilleur contraste avec les postes restantes des grands navigateurs du XVIIIe siècle que celui, familier à tout vernien, retrouvé par Lord Glenarvan lors de la partie de pêche qui inaugure Les Enfants du capitaine Grant (1867), soit les triples feuillets enfermés dans une bouteille découverte à l’intérieur d’un requin-marteau. Les théories de la communication modernes, et Michel Serres en particulier, ont souligné tour à tour que le contenu de tout message est susceptible d’être modifié en fonction du messager, des interceptions et des interférences qui compliquent son parcours comme autant de facteurs fluides dans « un monde où la circulation des signaux trouve sa place, comme cas singulier de la circulation en général ». [21] De ces facteurs dépendent, à l’insu même du sujet et du récepteur, l’interprétation du texte. Le message du capitaine Grant qui va déterminer le premier tour du monde des Voyages extraordinaires en donne un brillant exemple.
Le document est, dès l’abord, lisible avant même d’être déchiffré car le messager/porteur de message—ici une bouteille jetée à la mer—indique immédiatement deux possibilités : la première d’origine scientifique, et peut-être ancienne, [22] mais certainement bien illustrée à la fin du 18e siècle, est liée à l’étude des courants; la seconde à l’histoire des naufrages qui a fasciné le 19e siècle. Le glissement de la science au drame humain est d’ailleurs parfaitement documenté par le naturaliste et romancier Bernardin de Saint-Pierre lorsqu’il écrit :
Il me semble que dans les voyages de long cours, il serait intéressant de tenter quelques expériences pour parvenir à connaître les divers courants de l’Océan. Celles que j’ai à proposer sont simples et peu coûteuses. Il ne s’agirait que d’abandonner, de temps en temps, aux flots, des bouteilles vides où l’on enfermerait une note de la date du jours, de la latitude et de la longitude, où elles auraient été jetées à la mer.[…] J’en ai hazardé (sic) la première idée en 1784 dans mes Études de la nature. Trois de ces expériences, à ma connaissance, ont déjà réussi. Une de ces 3 bouteilles, jetée sur la côte nord de la France avait atterri au cap de Bonne-Espérance […] Il n’est pas douteux que les routes parcourues par ces trois bouteilles, ne déterminent, en grande partie, la vitesse et la direction des courants qui ont régné pendant qu’elles étaient en mer.
Il ajoute ces quelques lignes qui ne devaient pas manquer d’enflammer l’imaginations des écrivains :
il n’est pas moins certain, que si à leurs trois points de projection il se fût trouvé quelque écueil, les vaisseaux qui s’y seraient brisés auraient pu, au moyen de ces trajectiles, donner avis de leur désastre sur des côtes habitées, et en recevoir des secours … ces expériences si simples peuvent servir au salut des naufragés. [23]
Pour autant, les chroniques de naufrages, et elles sont nombreuses, ne mentionnent ordinairement qu’un seul naufrage, celui du Kent, au cours duquel un marin aurait enfermé dans une bouteille un message à destination de son père. (Alexandre Dumas, dans les Drames de la mer, en tirera d’ailleurs, tout l’effet dramatique possible, et le naufrage du Chancellor a la même cause que celui du Kent.) [24] Pour sa part, et Jules Verne insiste sur le fait, la bouteille trouvée par Lord Glenarvan et transportée en partie par un requin n’aurait d’ailleurs pu servir à l’étude des courants : le requin a intercepté le message, ce qui complique les questions qui vont se poser avant même la lecture du message. « [P]eu importe ce qu’est cette bouteille, si nous ne savons d’où elle vient » fait remarquer Helena [25]. Le capitaine John Mangles ajoute :
[M]ieux eût valu la pêcher en mer, par une longitude et une latitude bien déterminées. On peut alors, en étudiant les courants atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir. [26]
Quant à la bouteille qui contribue ici au service des messageries maritimes, elle a également une particularité : « Une bouteille de la maison Cliquot » connue, comme les bouteilles de champagnes, pour son épaisseur et sa solidité et, accessoirement, pour l’excellence et l’effervescence du vin qu’elle produit. Il est certainement remarquable que Jules Verne, adoptant un topos romanesque assez récent, s’écarte délibérément de toutes les bouteilles de rhum familières aux récits de pirateries, ou de celles d’eau de vie si favorables aux mutins. Non seulement du champagne, mais du plus célèbre. Il faudra que cette bouteille de prix soit brisée (comme le sceau d’une lettre précieuse) pour que le message soit enfin révélé.
Lord Glenarvan et ses amis « sabrent » donc le champagne dans la meilleure des traditions, et Jules Verne ajoute encore aux interférences qui entravent et déterminent en même temps toute communication : ce sera, on le sait, l’effacement de différents mots sur les trois documents. « [Lord Glenarvan ] observa les moindres traces d’écriture respectées par la mer ». [27] La mer a assuré en même temps le port et la destruction du message, un document écrit en trois langues. On a souvent parlé de la tra-duction, si fidèle soit-elle, comme d’une forme inévitable de trahison. Verne joue implicitement sur le sens étymologique du mot (tra-duire, mener/conduire à travers), en même temps qu’il brouille l’interprétation des documents endommagés par les blancs fidèlement reproduits dans le texte même pour mieux en signifier l’incomplétude. De plus, comment discerner l’original de ses traductions ? Le lecteur ne saura qu’à la fin pourquoi la question de l’original avait tant d’importance : le mot Tabor n’est pas susceptible de traduction même si l’îlot a reçu une autre dénomination. Le roman part ainsi de la réunion de « ces restes de mots et ces lambeaux de phrases, en respectant les intervalles qui les séparent ». [28] De ces intervalles, de ces blancs jaillissent alors les aventures du roman tout entier. La traduction, l’interprétation, gestes exclusivement textuels dicteront le trajet. Ce chapitre tout entier est donc une lecture et définit le lecteur à qui s’adresse Jules Verne, ou plutôt le prévient que rien n’est moins simple que de lire.
Le document inséré dans une bouteille incrustée de pierres et avalée par un requin se trouve, grâce à la latitude qu’il mentionne, porteur d’une carte géographique, mais si le parcours possible circonscrit le globe, il entraîne aussi un texte à écrire à travers la Patagonie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, [29] L’originalité de Jules Verne ne tient pas à l’idée de jeter une bouteille à la mer, même si le trajet qu’elle accomplit défie l’imagination, elle tient plutôt à l’exploitation de tous les impondérables de la communication et des insuffisances du document. Le document ne vaut que pour tout ce qu’il ne dit pas.
Est-il besoin de souligner le caractère didactique et légèrement décevant du moment où l’auteur élucide enfin le texte qui a produit tant de traversées, tant d’imprévus, tant de possibilités de lectures erronées afin de composer un véritable voyage ? :
Contin, d’abord continent, avait peu à peu repris sa véritable signification de continuelle. Indi avait successivement signifié indiens, indigènes, puis enfin indigence, son sens vrai. Seul le mot rongé « abor » avait trompé la sagacité du géographe ! Paganel en avait fait obstinément le radical du verbe aborder, quand c’était le nom propre, le nom français de l’île de Tabor, de l’île qui servait de refuge aux naufragés du Britannia ! Erreur difficile à éviter, cependant, puisque les planisphères anglais du Duncan donnaient à cet îlot le nom de Maria-Thérésa. [30]
Même la dernière carte insérée par Jules Verne et qui montrait l’emplacement de l’île Tabor, ne révélait pas l’erreur de Paganel.
On mesure mieux l’ironie d’un roman dans lequel le père/auteur d’un message illisible, n’est retrouvé que par hasard, au moment même où les voyageurs ont repris le chemin du retour. Qui plus est, les enfants reconnaissent leur père lorsqu’ils entendant un « cri dans la nuit ». [31]
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On peut trouver une certaine ressemblance entre le capitaine Grant et ce dessin d’Hetzel
Fidèle aux théories de l’époque sur le langage et l’écriture [32] qui donnent à la voix un pouvoir insurpassable pour exprimer les émotions, le message, pauvre texte en lambeaux recomposé de multiples fois, est entièrement oublié lors des retrouvailles. En somme, le texte ne devient lisible qu’au moment où sa signification première a perdu toute importance.
Tout message peut en cacher un autre, nous dit Jules Verne dans un premier temps, et le document initial était un texte complexe en trois langues dont les blancs assumaient l’importance. Car il fallait, pour les besoins du roman tout entier, écrire un texte essentiellement mis-leading, pour employer un terme anglais qui signifie induire en erreur, et littéralement « conduire dans la mauvaise direction ». Disons un texte qui invite la dis-traction, le « mener ailleurs », d’où le rôle essentiel de Paganel, dont toutes les erreurs de lectures, programmées dans le texte même du message, produisent l’itinéraire du voyage, la première circumnavigation des Voyages extraordinaires.
Entre les efforts de tra-duction et les dis-tractions de Paganel, le voyage s’écrit tel que l’auteur, qui se donne ici littéralement toute latitude, l’a voulu. « Nous n’allons pas, on nous mène », avait dit Lord Glenarvan. « Nous ne cherchons pas, on nous conduit. » [33] Écrit dans l’enthousiasme de ses premières œuvres, le message des Enfants du capitaine Grant constitue une forme de manifeste : la profession de foi d’un écrivain qui, avec ou malgré Hetzel, sait parfaitement où il entraînera ses lecteurs. C’est le secret d’une écriture qui ne se donne à lire que si, au risque de s’y perdre, tels des Paganels modernes on s’aventure dans les blancs mêmes, dans l’inconnu, avec tous ses détours.
Même ancré solidement dans un lieu fixe qui garantira sa véracité, tout écrit est donc essentiellement pour Jules Verne un texte susceptible de multiples variations ou interprétations, soit dans un seul roman, soit d’un récit à un autre. La prise de possession de l’île de Kerguelen réapparaît et se transforme en ordre de mission dans Le Sphinx des glaces, l’inscription de l’île aux Français est implicitement reprise comme un hommage dans Les Voyages et aventures du capitaine Hatteras. Que le message lui-même voyage et invite une lecture, de multiples sens transformeront son contenu. De fait, Paganel, loin d’être le lecteur naïf qui tombe dans toutes les erreurs d’interprétation inscrites dans le message tel qu’il parvient à son incertaine destination, en est, au contraire, le lecteur idéal voulu par Jules Verne; celui grâce à qui le voyage aura lieu et celui qui démontre de façon exemplaire que toute signification est éphémère, transitoire et propre à d'imprévisibles métamorphoses. Comme l’a mentionné Daniel Compère : « L’inconnu de Baudelaire, l’ailleurs de Rimbaud, le vide de Mallarmé, le blanc de Jules Verne ne désignent qu’une seule et même chose, le lieu de l’écriture. » [34]
Ces messages, incomplets ou incompris, interceptés et déposés dans l’inconnu sont autant d’échanges entre un auteur et son lecteur. Ils sont aussi, dans un second temps, par leurs insistantes réapparitions au cours de l’œuvre, une version métaphorique, consciente ou inconsciente, des échanges entre Verne et Hetzel, un éditeur avec et contre qui Jules Verne a publié son œuvre. Les difficultés matérielles de la communication apparaissent dès le début de leur collaboration. Retards et absences : « J’ai été absent deux jours, votre lettre m’arrive ce matin », « Je n’ai aucune nouvelle de vous ! Êtes-vous à Paris ? Êtes-vous en Belgique ? », « Où êtes-vous en ce moment ? En Allemagne ou en Suisse ? », « Je trouve votre dernière lettre en revenant encore d’une nouvelle excursion en mer. », « Je ne savais plus votre adresse, et trois lettres adressées par moi à Goudchaux sont restées sans réponse. » [35] Mais dans ce jeu d’échanges, de suggestions, de critiques dans lequel Hetzel se substitue volontiers à l’auteur et entend faire valoir ses réactions de lecteur privilégié, il y a interceptions. On n’a peut-être pas insisté suffisamment sur le fait que Jules Verne, en dépit de sa complaisance générale envers Hetzel, aimait aussi avoir le dernier mot. « [J]e vous prie très particulièrement de m’adresser un placard, pour que je le relise avant la mise en page », « [J]e ne serai tout à fait tranquille […] que quand j’aurai vos épreuves », « Je vous en prie bien, faîtes-moi envoyer l’épreuve du texte remanié; il y a quelques fautes que je tiens absolument à faire disparaître. » [36] Ce qu’il faut bien appeler la stratégie systématique de Verne finit par agacer l’éditeur : « Ce n’est pas pour revoir à nouveau les épreuves que vous avez corrigées définitivement en placard que je les demande avant l’imprimeur. C’est pour savoir ce que vous avez admis parmi mes corrections ». [37]
Hetzel se pensait volontiers le « père » des ouvrages qu’il éditait. Dans un de ses minuscules carnets qu’il gardait toujours sur lui pour noter rapidement les pensées qui lui venaient à l’esprit, il remarque : « Le livre est plutôt de celui qui l’a rendu bon que de celui qui l’a fait illisible et mauvais. » [38] Il n’est pas interdit de penser qu’Hetzel se serait bien vu dans le personnage du capitaine Gant, le père de deux enfants et l’auteur d’un message indispensable à la composition du livre. Il réussit à convaincre Verne de changer le passé de Grant, initialement un marchand prospère [39]. Pour Jules Verne, le message enfin complété et Grant retrouvé, il ne reste à écrire que l’abandon d’Ayrton qui donne au roman une conclusion douce-amère. Mais Hetzel veut apparemment donner plus d’importance à Grant lui-même et Jules Verne, exaspéré ou indifférent, lui écrit : « Je m’en rapporte donc complètement à vous pour la fin de Grant, et je fais vos corrections ». [40] Toutefois malgré les ajouts demandés par l’éditeur et auxquels Jules Verne consent de mauvaise grâce, le capitaine Grant reste un personnage mineur, sitôt éclipsé sur l’île par Ayrton.
La correspondance entre Jules Verne et Hetzel père et fils n’a pas d’équivalent dans le monde des lettres. Les messages s’infiltrent dans les voyages et finissent, indépendamment d’un contenu que Jules Verne accepte ou ignore, par s’inscrite eux aussi dans un cycle où savoir et inconnu, récits et mésaventures, invitent le lecteur à se perdre.
Notes- François Raymond, « Jules Verne ou le mouvement perpétuel ». Subsidia pataphysica, Livraison 8 du 22 Sable 1997, pp. 21-52, souligné dans le texte. ^
- Edom (1910), écrit par Michel Verne, offre une perspective particulièrement intéressante sur le document et la narration : le document déterré par hasard révèle que le savoir est voué à la disparition et la civilisation à un éternel retour. Le cas d’Edom mériterait un développement séparé dans une perspective autre que celle que nous abordons ici. ^
- Voyages et aventures du capitaine Hatteras, ch. XXIV. Sauf exception, les citations renvoient à l’édition Hetzel grand in-8. ^
- Ibid., ch. XXI. ^
- Ibid., ch.XXIII. ^
- Troisième Voyage de Cook, ou Voyage à l’océan Pacifique, t. I, Livre premier, traduit de l’anglais par M. D. Paris, Hôtel de Thou, 1785, p. 82. Le duc de Boynes était alors secrétaire du roi aux affaires maritimes. ^
- Jules Verne, Les Grands Navigateurs du XVIIIe siècle, Hetzel, p. 254. Il s’agit de Charles Marc du Boisguehenneuc, second sur le navire qui accompagnait l’expédition de Kerguelen. ^
- Troisième Voyage de Cook, ou Voyage à l’océan Pacifique, traduit de l’anglais par M. D. Paris, Hôtel de Thou, 1785, t. I pp. 84-85. ^
- Ibid., p. 105. ^
- Edgar Allan Poe, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, trad. Charles Baudelaire, Folio Gallimard, 1975, pp. 201-202. Selon Richard Kopley, les sources de Poe rappellent A Voyage in the Pacific (1784) de James Cook and James King, dont nous venons de citer la traduction française. Voir Edgar Allan Poe, The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket, Penguin Classics, 1999, p. 233. ^
- Ibid., p. 295. ^
- Le Sphinx des glaces, 1897, 1ère Partie, ch. IV ^
- Voir la documentation photographique, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84921364/f3.item ^
- https://taaf.fr/actualite/2-janvier-1893-une-date-historique-pour-kerguelen/ ^
- Voir par exemple René E. Bossière, Notice sur les îles Kerguelen, Possession française, Paris, Challamel, 1893. Bossière note très justement que le transit de Venus en 1874 avait attiré l’attention des Anglais sur la position de Kerguelen. Voir également Armand Rainaud, Le Continent austral, hypothèses et découvertes, Armand Colin, 1893, et un article de J. Poisson richement illustré, « Les Îles Kerguelen », Nature, 1er semestre 1895, pp. 167-170. ^
- Cité par Edouard Charton, Voyageurs anciens et modernes, Bureaux du Magasin pittoresque, Paris, 1857, vol. 4, p. 465. ^
- Les Grands Navigateurs du XVIIIe siècle, p. 275. ^
- Voir en particulier O. Dumas, « La Mort d’Hatteras », BSJV no 73 (1985), pp. 22-24, et William Butcher, Jules Verne inédit, les manuscrits déchiffrés, ENS éditions, pp. 114-116. ^
- Voyages et aventures du capitaine Hatteras, ch. XXVI, ^
- Ibid., Avertissement de l’éditeur. ^
- Michel Serres, Hermes IV La Distribution, Éditions de Minuit, Paris 1977, p. 288. ^
- On dit souvent que Theophraste (c.371—c.287 BC) fut le premier à avoir eu l’idée de jeter des bouteilles à la mer pour étudier les courants méditerranéens, mais les preuves restent douteuses. ^
- Bernardin de Saint-Pierre, « Expériences nautiques,…proposées pour l’utilité et la santé des marins », publié dans la Décade philosophique, littéraire et politique du Vendémiaire an IX, p. 141-143. ^
- Alexandre Dumas, Les Drames de la mer, Michel Lévy, 1860. ^
- Les Enfants du capitaine Grant, Hetzel, ch. I. ^
- Ibid., ch. I. ^
- Ibid., ch. II. ^
- Ibid., ch. II. ^
- Jules Verne n’était pas le premier à avoir exploité l’idée d’un message envoyé dans un bouteille jetée à la mer. Charles Baudelaire avait publié en 1856 la nouvelle d’Edgar Allan Poe, « Manuscrit trouvé dans une bouteille », et le romancier Octave Fournier, dans une veine plus optimiste, avait publié le texte d’un message trouvé dans le ventre d’un requin. Voir, Le Paradis terrestre ou la famille exilée, Lavigne, 1842. Cette source est signalée par Jacques Remi Dahan dans l’édition de la Pléiade (2012), p. 1271. Il ne s’agissait pas d’un appel au secours, mais du récit de la découverte d’une île idyllique. Victor Hugo a son tour avait utilisé ce moyen pour préserver, dans L’Homme qui rit la confession de bandits se croyant sur le point de mourir. Bruxelles, Lacroix, Verboeckhoven, 1869. ^
- Troisième partie, ch. XXI. Sur l’existence et l’emplacement problématique de cet îlot, voir Bernhard Krauth, « Le Récif Maria-Thérésa », BSJV 77, 1er trimestre 1986, p. 32, et René Terrasse, « Le Mystère Maria-Thérésa », BSJV, 87, 3e trimestre 1988, p. 27. ^
- On remarquera que Riou donne au capitaine Grant les traits de Pierre-Jules Hetzel. ^
- Voir par exemple N. Massias, Influence de l’écriture sur la pensée et le langage, Firmin Didot, 1828/ ^
- Les Enfants du Capitaine Grant, ch. VI. ^
- Daniel Compère, « Jules Verne et la modernité », Europe, Nov.-Dec. 1978, pp. 37-36. ^
- Correspondance inédite de Jules Verne et de Pierre-Jules Hetzel (1863-1886), ed. Olivier Dumas, Piero Gondolo della Riva et Volker Dehs, Genève Slatkine, 1999, Tome I (1863-1874), p. 24, 29, 33, 34, 45. ^
- Ibid., p. 38, 136, 182. ^
- Ibid., p. 211. ^
- Bibliothèque nationale de France, Fonds Hetzel, NAF 17129, 1871. Voir aussi Marie-Hélène Huet, « Paternité éditoriale », Collectionner l’extraordinaire, sonder l’ailleurs, Essais sur Jules Verne en hommage à Jean-Michel Margot, Bibliothèque du Rocambole, 2015, p. 257-267. ^
- Voir William Butcher, op. cit. p. 150. ^
- Correspondance, Lettre du 21 juillet 1867, p. 61, citée et commentée par Butcher, p. 159. ^










