La date des dîners des « Onze sans femmes » : une rectification (Verniana, Vol. 10)
Verniana — Jules Verne Studies / Etudes Jules Verne — Volume 10 (2017–2018) — 147–154
Submitted August 5, 2017 Published October 31, 2017
Proposé le 5 août 2017 Publié le 31 octobre 2017

La date des dîners des « Onze sans femmes » : une rectification

William Butcher


Abstract

Biographers have unanimously situated the dinners of the “Eleven without women” in the 1850s. However an examination of the two surviving invitations, of their present location, of a universal calendar and of the contemporary press shows that they took place much later. In any case, Verne seems to have been absent from at least one of the dinners.

Résumé

Tous les biographes ont situé les dîners des « Onze sans femmes » dans les années 1850. Toutefois, un examen des deux feuilles d’invitations connues, de leur endroit de conservation, d’un calendrier universel et de la presse contemporaine montre que leur date est bien postérieure. Il est probable par conséquent que Verne n’a pas été présent à au moins un des dîners.


L’on a invariablement placé dans les années 1850 les dîners des Onze sans femmes [1], groupe de musiciens et d’artistes, dont Verne [2]. Une première raison de cette convergence est sans doute le dessin légèrement caricaturé du romancier, inséré dans la marge des invitations qui sont la source ultime d’information ; dessin où il a un aspect juvénile, imberbe, comme parfois avant son mariage en 1857. D’autres facteurs pourraient être les mots eux-mêmes « sans femmes », qu’ils soient interprétés comme « sans épouses » ou « sans compagnes » ; et peut-être la datation de 1851 sous-entendue par Marguerite Allotte de la Fuÿe [3].

 

Figure 1. Invitation, « Mardi 4 mai », à « la Belle Gabrielle », avec 15 dessins légèrement caricaturés, dont Verne (centre droite) Figure 2. Invitation, « Mardi 6 Juillet — 6 h ½ chez Brebant »

 

Toutefois, en ce qui concerne la biographie vernienne, il y a lieu de se méfier, de ne pas suivre aveuglément les publications précédentes. Revenons par conséquent aux sources premières. Selon les deux lettres d’invitation connues (Figures 1 et 2), les réunions doivent avoir lieu « Mardi 4 mai » et « Mardi 6 juillet », sans indication d’année [4]. Les endroits prévus respectifs sont : le « restaurant de la Belle Gabrielle » à Suresnes, à l’ouest de Paris ; et « Brebant [sic] », à la rive droite.

Le premier établissement (Figure 4), une guinguette nommée pour la maîtresse d’Henri IV, Gabrielle d’Estrées (1573-1599), donne avantageusement sur le pont de Suresnes. Pour y arriver, l’invitation spécifie un rendez-vous au « Pont royal » (VIIe arrondissement), le voyage fluvial prenant plus d’une heure. Le second — souvent « Le Brébant » — deviendra célèbre (Figure 5) pour ses séries de dîners réunissant le tout-Paris des lettres et des arts [5]. Cependant, les séries connues se font invariablement après le déménagement du restaurant au boulevard Poissonnière en 1865, ce qui crée un léger doute quant aux dates habituellement attribuées aux rendez-vous des Onze sans femmes.

 

Figure 3. « Suresnes. – Station des Bateaux Parisiens »

 

Les deux invitations sont signées par Philippe Gille (1831-1901) : ami de Verne, secrétaire du Théâtre lyrique après lui, et plus tard directeur littéraire du Figaro et librettiste pour Offenbach dans Voyage dans la lune, adaptation opératique non autorisée de De la terre à la lune et Autour de la lune.

Un autre indice qui aurait pu faire réfléchir, même s’il pourrait s’expliquer en termes d’exagération caricaturale, est la calvitie et la corpulence visibles dans bon nombre des quinze membres de ce dîner ; plus généralement l’âge relativement avancé de certains d’entre eux ; et peut-être la réunion même de tous ces noms destinés à trouver la réussite et la renommée.

 

Figure 4. La Belle Gabrielle en 1908

 

Figure 5. Le Brébant

 

Un troisième signe troublant est l’endroit même où se conservent les deux invitations : dans la collection Hetzel à la Bibliothèque nationale française. L’éditeur se serait donc fait inviter deux fois à ce club — ou bien en aurait été membre à part entière [6] — ce qui ne paraît pas concorder avec ce que l’on croyait savoir sur sa biographie et en particulier sur les relations romancier-éditeur. Dans les années 1850, en effet, Hetzel ne vivait même pas en France, mais en exil en Belgique — ce qui rend problématique sa participation au dîner [7]. En outre, et selon les sources documentaires, Verne et Hetzel ne se sont rencontrés qu’en 1861 ou 1862.

Avec l’avantage du recul, d’autres détails auraient pu frapper les esprits, par exemple les mots, « Cher Confrère », avec leur implication de s’adresser aux professionnels établis, plutôt qu’aux apprentis ou aux aspirants.

 

Figure 6. « Le dîner des onze... sans femmes, composé de musiciens »

 

Souhaitant en venir à bout, je me suis adressé au site excellent de Gallica.com, pour y chercher simplement : « Onze sans femmes ». Quelle a été ma surprise de ne trouver aucune réponse pour les années 1850, mais en revanche une entrée datée du 8 mars 1868 ! Vérification faite, ce jour-là Le Petit Journal écrivait [8], tout brièvement et tout naturellement : « On annonce la fondation d’une nouvelle réunion mangeante [sic] : Le dîner des onze... [9] sans femmes, composé de musiciens [10]. » La date d’un quotidien reproduit dans son intégralité ne saurait être mise en doute ; les mots « fondation » et « nouvelle » semblent démentir l’idée d’une création des Onze sans femmes dans les années 1850.

Ne sachant quoi penser, j’ai réexaminé les deux invitations. Or, en bas à droite, de petite taille, se voient les mots : « 167. — Paris. Imp. Vallée ». Il s’agit de l’imprimerie Vallée ou de l’imprimeur Vallée et Cie, société active de 1862 à 1871, sise au 15 rue Bréda au moins de 1862 à 1867, et qui imprime notamment l’hebdomadaire L’Éclipse [11].

Le site de la BN permet même de proposer, à titre de conjecture, les noms des illustrateurs associés les plus fréquemment à cette imprimerie modeste : les caricaturistes, André Gill (1840-1885) et Paul Hadol (1835-1875), dont le style consiste, précisément, à exagérer à la fois la calvitie et la taille de la tête.

Une vérification finale consiste à regarder les dates des instances de « mardi 4 mai » et de «  mardi 6 juillet ». Or, après 1852 et 1858, ces combinaisons ne se voient qu’en 1869 !

En conclusion, les dates d’activité de l’imprimerie, celle de l’entrefilet du Petit Journal et celles des invitations elles-mêmes enfoncent autant de clous dans l’hypothèse des années 1850. Les dîners des Onze sans femmes annoncés dans les deux invitations ont lieu [12] le 4 mai et le 6 juillet 1869 [13].

Il faudrait sans doute réinterpréter les mots « sans femmes », puisque nombre des invités, Verne compris, sont mariés à cette époque. La présence de femmes comme il faut à cette sorte de dîner serait en tout cas surprenante ; la formule doit donc contenir une allusion...

Et Verne dans tout cela ? Pour le 4 mai, il n’existe pas à ma connaissance d’indication de sa présence à Paris. Au début de juillet 1869, le romancier en vogue navigue avec sa femme du Crotoy au Havre, voyage aller-retour de plus d’une semaine. En somme, l’on ne sait pas si Hetzel a assisté aux dîners en question ; et il est probable que Verne, tout en ayant reçu des exemplaires des deux invitations, est absent d’au moins le second.

Annexe : Transcription des invitations

Première
invitation
 
Dîner
Des onze sans femmes.
Cher Confrère
Mardi 4 Mai. Rendez vous au ponton des bateaux de Suresnes (Pont royal) à 5 h. 25 précises

Rendez vous général, pour les bateaux, à Suresnes, restaurant de la Belle Gabrielle, près le pont, à 6 h. ¾ précises.
Gilles
23 rue Truffaut.
Prix : 8 f.
 :
167. – Paris, Imp. Vallée
 
Seconde
invitation
 
Dîner
Des onze sans femmes.
Cher Confrère
-- Mardi 6 Juillet
-- 6 h ½ chez Brebant
PhGilles
8 f.
 
167. – Paris, Imp. Vallée.
 

 

NOTES

  1. Volker Dehs écrit notamment qu’« il faut qu’[ils] soient de 1852 ou de 1858 » dans : « Quand Jules Verne rencontre Pierre-Jules Hetzel », Revue Jules Verne, no 37, 2013, p. 129. ^
  2. Je voudrais remercier les membres du comité de rédaction de Verniana de leurs conseils et leurs contributions à l’élaboration de cet article. ^
  3. Jules Verne, sa vie, son œuvre, Hachette, 1953, p. 38. Adrien Marx place les dîners des Onze sans femmes à l’époque où Verne était « librettiste aux Bouffes, [et] signait M. de Chimpanzé [1858] » (« Jules Verne », Profils intimes, Dentu, 1880, p. 49-56). ^
  4. Les deux invitations sont conservées dans le Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale française (NAF 17063, folios 112 et 113) ; je tiens à remercier la Bibliothèque de sa permission bienveillante de les reproduire. ^
  5. Le « dîner Bixio », par exemple, fondé en 1856 et toujours florissant dans les années 1880, comprendra environ vingt-cinq participants célèbres réguliers, dont une bonne douzaine sont par ailleurs associés à Verne d’une manière ou d’une autre : Alexandre Dumas père et fils, Eugène Delacroix, Fromental Halévy, Maurice Bixio, Joseph Bertrand, Ernest Legouvé, Victorien Sardou, Henri Lavoix, Émile Perrin, François-Joseph Regnier, Ernest Meissonnier et Ivan Tourgueniev (fr.wikipedia.org). Certes, une telle concentration de collègues, d’amis ou de connaissances de Verne pourrait s’expliquer en termes des réseaux sociaux de Hetzel. ^
  6. Parmi les quinze caricatures, le profil de nez de la troisième de la marge droite, jumelle siamoise de celle de Verne, ressemble un peu à celui du jeune Hetzel... ^
  7. Dans son article cité ci-dessus, Dehs affirme que l’éditeur « rentrait régulièrement en France et à Paris » et donc a pu éventuellement rencontrer Verne dans les années 1850. ^
  8. P. 3, colonne 2, « Petites nouvelles », entrefilet anonyme : c’est un quotidien du soir républicain et conservateur, fondé en 1863, peu cher et à grande circulation. Un compte rendu nuancé de Cinq semaines en ballon y paraît le 24 avril 1863, sous la plume d’Ernest Gervais. Vers le 27 octobre 1867, Verne envoie à Hetzel une note affirmant qu’il a « abandonné momentanément » la rédaction de Vingt mille lieues sous les mers, note qui paraîtra dans ce quotidien le 1er novembre. Enfin, en 1886 le romancier y publie une courte nouvelle, « Gil Braltar ». ^
  9. Cette ellipse, présente dans Le Petit Journal, manque dans les deux invitations : elle servirait à souligner un aspect particulier du club — mais lequel ? ^
  10. Il est intéressant d’en regarder le contexte. Si les deux entrefilets suivants évoquent les lignes télégraphiques et un câble sous-marin, le précédent annonce : « Ce soir, au théâtre du Châtelet, première représentation du Vengeur, drame national et maritime, en cinq actes et dix tableaux, de MM. Brisebarre et Blum ». Or ce navire célèbre, sabordé en 1794 selon cette pièce de théâtre, mais qui en réalité se rend à la flotte britannique, figure crucialement dans la position idéologique du capitaine Nemo, qui en trouve le naufrage à l’ouest de la Manche le 1er juin 1868. La scène est composée en automne 1868 ; dans le premier manuscrit de Vingt mille lieues, Verne écrit « Le Vengeur du peuple », et souligne son appartenance à « la légende républicaine » (II xxi, folio 80). Plus généralement, cette rubrique s’occupe souvent des chansons, et en particulier des réunions chantantes (cf. : « mangeante ») ; ailleurs dans le journal, le chroniqueur Timothée Trimm (Léo Lespès, 1815-1875) et le chansonnier célèbre Marc Constantin (1810-1888) consacrent nombre d’articles à ce sujet. ^
  11. Société peut-être fondée par un membre de la famille du papetier Jean-François Vallée (1790-1868). ^
  12. Au moins deux « goguettes » (groupes de chant) se réunissent au Brébant en 1869, en particulier celle du « Poulet sauté » (au nom scabreux...), le premier mercredi de chaque mois : chante-t-on chez les Onze musiciens ? ; et les réunions sont-elles pareillement mensuelles, la veille de celles-ci ? ^
  13. En avril 1869, Verne avait donné les deux volumes manuscrits de Vingt mille lieues à Hetzel ; il visite l’Angleterre en juin et en août de cette année. Entre mars et octobre 1869, il passe la plus grande part du temps au Crotoy, désormais son seul lieu de résidence, mais en faisant des visites à Paris et à Amiens. ^

 

 

William Butcher (wbutcher@netvigator.com et http://www.ibiblio.org/julesverne) a professé à École nationale d’administration et effectué des recherches à l’École normale supérieure et à l’université d’Oxford ; il est maintenant homme d’affaires hongkongais. Ses publications depuis 1980, notamment chez Macmillan, Gallimard et ENS éditions, comprennent Verne’s Journey to the Centre of the Self, Jules Verne: The Definitive Biography, Salon de 1857 et Jules Verne inédit : Les manuscrits déchiffrés. Il a publié une dizaine d’éditions critiques, notamment pour la presse universitaire d’Oxford. Il travaille actuellement à trois projets verniens. ^